En parlant de Xenakis…

Dans le prochain concert de la saison, Transcouleurs, le groupe Transmission interprétera « le sifflement des vents » de Gilles Tremblay, ainsi que des oeuvres de compositeurs français (ou néo-français), dont plusieurs que Gilles Tremblay connaissait personnellement. Charisma, de Iannis Xenakis sera interprété entre autres ce soir-là. Voyons ce que Gilles Tremblay racontait de son expérience avec l’homme et sa musique dans cette entrevue avec Hughes Gerhards…

Hughes Gerhards – Dans quelles circonstances avez-vous connu Xenakis pour la première fois? De quelle(s) œuvre(s) s’agissait-il? Qu’avez-vous ressenti et pensé à la lecture et à l’analyse de la première partition de lui que vous avez eue en main?

Gilles Tremblay – C’est lors d’une audition sur bande, chez Robert Francès, que j’ai eu l’occasion, peu après sa création, d’entendre Metastasis. Dès le début, j’ai eu l’impression qu’il venait de se passer quelque chose d’important en musique. Nous nous étions cependant déjà rencontrés auparavant à quelques reprises. J’étais alors tout jeune étudiant, élève de Messiaen. Mais c’est surtout au Groupe de recherches musicales, dirigé par Pierre Schaeffer que notre véritable rencontre se fit, où nos conversations furent les plus passionnantes. Xenakis a le don d’être un excellent vulgarisateur, et de pouvoir communiquer l’essentiel de ses idées de façon fort simple. Un jour, il me fit entendre le grésillement d’un charbon de bois en combustion. Ce fut l’occasion d’une longue conversation à la fois poétique et scientifique autour d’un phénomène concret de musique statistique à densité variable, l’initiation à tout un esprit, à des techniques également qui sont encore loin d’être assimilées aujourd’hui, car malheureusement on saisit toujours davantage l’apparence et la surface des choses, que leur essence.

H. G. – Qu’estimez-vous que la fréquentation de l’œuvre de Xenakis, dans sa multiplicité et sa diversité, ait pu vous apporter?

G.T. – Toute la musique qu’on entend transforme. Dans ce qu’on entend, il y a le sonore, mais il y a aussi ce qui est derrière le sonore, la démarche. C’est elle qui me stimule et m’interroge le plus ici. Car par tempérament je suis attiré par un matériau beaucoup plus harmonique (dans un sens large englobant Pythagore, Rameau, et Varèse…). S’il y a apport, échange, chocs, ils sont de ce fait à l’abri de la surface des choses. À un niveau plus sonore, j’aime la poésie qui se dégage des mouvements de masse, en une sorte de bouillonnement collectif, ainsi que l’aspect incantatoire de certaines œuvres.

H. G. – Qu’en est-il pour vous, aujourd’hui, de ses diverses compositions électro-acoustiques?

G.T. – En général, j’ai beaucoup d’admiration pour les œuvres où Xenakis utilise cette technique. Une œuvre comme Bohor, pour ne citer que celle-ci, marque en profondeur. Plus récemment Xenakis a travaillé à partir de dessins aux formes extraordinaires transformées en sons par l’ordinateur. Le jeu est fascinant. On pourrait théoriquement dessiner n’importe quelle forme, elle serait « traduite » automatiquement sur le plan sonore. Cependant le passage de l’espace au temps (musical) me semble extrêmement boiteux, source de confusion. Pour la bonne raison que dans le temps, l’espace ne se perçoit pas de cette manière.

Quand je vois une montagne, il ne me vient pas à l’esprit de la regarder comme à travers une pente de gauche à droite. Je la perçois globalement et de façon instantanée. La durée m’en dévoilera pour ainsi dire son existence rayonnante, comme à travers des influx successifs. De la même façon, une fleur, lue de gauche à droite donnera peut-être une curiosité sonore, mais elle sera complètement étrangère à la perception réelle que l’œil révélera, en un rayonnement par éclosion à partir du centre, rythmé par les intensités de ses couleurs et par sa forme. Là encore la perception est globale et instantanée, et c’est ainsi qu’elle entre dans la durée, et non pas à travers une lecture unidirectionnelle d’abscisses et d’ordonnées.

J’ai déjà fait part à Xenakis de cette critique. Il m’a répondu, très gentiment d’ailleurs, que je ne comprenais pas. Je pense quant à moi que la question demeure et qu’elle est suffisamment importante pour qu’on essaie de l’élucider. Le jeu proposé me paraît trop simple et partiel par rapport à la perception réelle qui me semble infiniment plus complexe et globale.

(Extraits de propos recueillis par Hugues Gerhards, décembre 1980)

En coll. Regards sur Iannis Xenakis, Paris, Stock Musique, 1981, p. 113-119.

Merci à Marie-Thérèse Lefebvre qui a rassemblé ces entrevues.

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